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Un nouveau scénario pour le commerce mondial

Le commerce mondial évolue, et les responsables politiques doivent aussi revoir leur façon de l’aborder, selon Pascal Lamy. Explication.

L’Observateur de l’OCDE : La crise économique et financière des dernières années a conduit les dirigeants mondiaux, l’OCDE et d’autres organisations internationales, à préconiser de nouveaux modèles de croissance et à mettre en garde contre un retour aux pratiques antérieures. Vous avez également exhorté au changement en déclarant que « les solutions d’hier ne peuvent pas être appliquées aux problèmes d’aujourd’hui ». Quelles sont, selon vous, les mesures qui ne peuvent plus s’appliquer au commerce mondial ?

Nous ne pouvons plus envisager le commerce mondial dans les mêmes termes qu’il y a 20 ans tant il a changé. Les filières de production sont désormais mondialisées, et les étapes de fabrication réparties dans plusieurs pays. Le commerce mondial ne consiste plus exclusivement en échanges de produits finis, comme dans la théorie de David Ricardo, mais de plus en plus en échanges des biens intermédiaires. Le contenu en importations des exportations a doublé en 20 ans (passant de 20 % à 40 % en moyenne). Le protectionnisme au sens classique, c’est-à-dire la hausse des droits de douane ou les restrictions quantitatives à l’importation, n’assure plus de protection : dans le monde d’aujourd’hui, taxer les importations revient à taxer les exportations, et nuit par conséquent à la compétitivité. En d’autres termes, les recettes traditionnelles du protectionnisme ne font plus l’affaire ; elles ne nous sortiront pas de la crise, au contraire.

Ce qui nous protège véritablement, à mon avis, c’est la qualité des politiques économiques et des systèmes de sécurité sociale. Prenons l’Europe : elle dispose d’une politique commerciale commune, mais les politiques sociales diffèrent d’un pays à l’autre. La différence de compétitivité entre la France et l’Allemagne, par exemple, vient en grande partie des différences de conception et d’application des politiques économiques et sociales. Dans la société mondialisée d’aujourd’hui, et dans un contexte de crise financière et économique, les politiques sociales sont plus importantes que jamais. Elles sont la clé de la compétitivité et d’une croissance durable.

L’OMC est traditionnellement favorable à l’ouverture des échanges et opposée au protectionnisme. Ces positions ont-elles évolué du fait de la crise ou des effets de la mondialisation ?

Oui, elles ont beaucoup évolué. Je viens de mentionner les profonds bouleversements qui ont marqué le commerce mondial au cours des dernières décennies, et leurs conséquences sur le protectionnisme. La hausse des droits de douane ne protège plus ; le véritable protectionnisme consiste à mettre en place les politiques sociales et économiques justes pour accompagner ceux qui sont touchés par la mondialisation.

L’ouverture des échanges a pris la forme de réductions tarifaires pendant des décennies. En 1947, avant la mise en place du GATT, les droits de douane moyens variaient entre 20 et 30 % dans le monde industrialisé. Huit cycles successifs de négociations commerciales ont permis de ramener à 4 % les taux NPF* moyens sur les importations de produits manufacturés. Cette baisse a modifié la nature des obstacles aux échanges.

À bien des égards, les obstacles non tarifaires sont aujourd’hui plus importants que les droits de douane. C’est sur eux que nous devons maintenant nous concentrer ; ce sera d’ailleurs le thème du rapport de l’OMC sur le commerce mondial en 2012. Cette évolution influe sur les modalités de l’ouverture des échanges.

Ouverture ne signifie pas déréglementation ; il s’agit d’ouvrir les échanges à l’intérieur d’un cadre de règles mondiales. La crise actuelle a montré que pour tirer parti de la mondialisation, des réglementations sont nécessaires. Quelle est la meilleure solution ? Les accords commerciaux régionaux etbilatéraux influent positivement sur l’ouverture des échanges en abaissant les droits de douane, mais ils multiplient les cadres réglementaires. Ils ne sont donc sans doute pas idéaux pour résoudre les questions de réglementation, car ils peuvent engendrer des disparités aux effets coûteux pour les entreprises. Compte tenu de l’évolution permanente des obstacles aux échanges et des chaînes de production mondiales, les accords multilatéraux sont, à l’heure actuelle, les meilleurs instruments de l’ouverture des échanges.

Vous avez récemment constitué un groupe de réflexion chargé de définir les défis commerciaux du XXIe siècle. Pourquoi cette initiative et qu’en attendez-vous ?

Le commerce et les obstacles aux échanges ayant complètement changé de nature au cours des dernières décennies, il nous faut un nouveau scénario. Nous devons analyser ces changements pour déterminer quels sont les obstacles réels aux échanges dans le contexte mondialisé actuel, et comment y faire face au mieux. J’ai décidé de nommer ce groupe de réflexion pour examiner les nouveaux défis auxquels sont confrontés le commerce mondial et l’OMC, évaluer les tendances à moyen et à long terme des relations commerciales multilatérales et réfléchir aux orientations futures de l’OMC. Ce groupe – où sont largement représentés les entreprises, la société civile et d’importants partenaires du commerce mondial – est chargé de recenser les obstacles aux échanges actuels et futurs, et les solutions possibles pour le système commercial multilatéral. Il étudiera la contribution des échanges au développement, et les mesures à prendre pour que le système commercial continue à soutenir la croissance, la création d’emploi, la réduction de la pauvreté et l’amélioration du niveau de vie.

*NPF : clause de la « nation la plus favorisée ».

Voir www.wto.org

Voir www.oecd.org/echanges

© L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012