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Notre-Dame de Paris, l’âme blessée

C’est l’âme de Paris, c’est l’esprit et la mémoire de la chrétienté et du monde entier que le feu de Notre-Dame a blessés.

J’ai appris la langue française en lisant Victor Hugo qui a immortalisé cette cathédrale qui est au-delà du sublime. J’ai été imprégné par sa spiritualité et en lisant Hugo, j’ai appris à la connaître et à la considérer comme faisant partie de mon éducation, de ma culture française, voisine et complémentaire de mon appartenance arabe.

J’ai vu hier combien les flammes sont inépuisables, rebelles à toute paix. J’ai vu les visages bouleversés et l’émotion planétaire. C’est dire combien l’esprit de ce lieu, le plus visité d’Europe, est puissant.

Je suis triste parce que je sais que cette cathédrale fait partie de mon univers d’écrivain.

L’islam a toujours demandé aux fidèles de respecter et de célébrer ces cathédrales, lieux de paix et de réconciliation. Les musulmans qui visitent « Notre-Dame de Paris » considèrent que c’est un lieu de pèlerinage où on prie un même Dieu, unique et miséricordieux. Mais au-delà de cet aspect, la Cathédrale est l’identité de ce Paris qui n’appartient à personne, ou qui appartient à tous ceux qui l’aiment.

Difficile d’imaginer le quartier de la Cité sans cette présence majestueuse et grandiose. C’est un pan de l’histoire de France qui a brûlé hier soir. Sa mémoire a perdu quelques pages de son grand livre. Et ces pages, on ne pourra plus jamais les lire. C’est là où la tristesse rejoint ce désastre patrimonial.

Évidemment, on peut lire ou relire Hugo, et là on constate un fait simple : le pouvoir de la littérature. Un roman a sauvé ce monument. Avec Notre-Dame de Paris en 1831, Victor Hugo sonne l’alarme. La cathédrale est dans un état de délabrement « inadmissible ». Grâce au roman de Hugo, elle deviendra célèbre dans le monde entier et sera enfin restaurée de 1844 à 1864. L’architecte Viollet-le-Duc lui rendra par la même occasion sa flèche, sœur lointaine, par-delà les siècles, de celle qui fut construite vers 1250 et démontée par les révolutionnaires de 1786 à 1792.

La flèche de Notre-Dame de Paris en feu s'effondre le 15 avril 2019. ©Geoffroy van der Hasselt/AFP

Certes, la cathédrale sera reconstruite, cela prendra du temps, mais pendant ce temps-là, il va falloir garder en nous son esprit, le ranger en dehors du bruit et des travaux.

C’est avec la présence, celle d’une haute et belle spiritualité, que Notre-Dame de Paris retrouvera son identité, notre identité, car elle est ouverte à tout le monde et fait partie de la mémoire du monde.

J’ai grandi dans un Maroc où la coexistence entre musulmans, juifs et chrétiens était chose normale. A l’époque, les années soixante, on nous apprenait l’histoire des religions sans préjugés. On nous disait que l’islam s’est inspiré des valeurs des deux autres religions monothéistes et que nous devions non seulement les respecter mais cultiver les rencontres et le dialogue.

C’est cet esprit que le roi Mohamed VI a voulu rappeler au monde le mois dernier quand le pape François a été reçu par le peuple marocain et que les deux souverains ont écouté des chants musulmans, juifs puis chrétiens dans une salle où l’émotion était grande.

Notre-Dame de Paris a été amputée d’une partie de son corps. Le feu a été impitoyable. Ce matin, abîmée, ravagée, vidée, elle résiste. Son esprit est vivant. Il va falloir beaucoup de temps avant qu’elle ne retrouve ce qu’elle a perdu en quelques heures.

Reste sa mémoire, sa façade, ses portes magnifiques, son histoire et tant de livres qui lui ont été consacrés.

Par-delà les religions, c’est la beauté qu’il va falloir restituer, la retrouver en imaginant peut-être d’autres façons d’atteindre le sublime. Cette grande brûlée sera sauvée, car le peuple de France et du monde sera uni pour lui rendre tout ce que le feu lui a pris.

Façade sud de Notre-Dame de Paris avant l'incendie. Source : Wikimedia Commons


Tahar Ben Jelloun est un romancier, essayiste, poète et peintre franco-marocain. Lauréat du prix Goncourt pour son roman La Nuit sacrée en 1987, il est l’un des écrivains francophones les plus traduits au monde.

©OCDE Observateur, avril 2019