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Quatre milliards de femmes et de jeunes :
enfin acteurs du développement ?

« Je veux vous rappeler dans quel monde nous vivons au-delà de ces murs. Des millions de gens ne font plus la différence entre le tonnerre et les frappes militaires. La communauté du développement comprend-elle le monde réel ? Le développement ‘économique’ comprend-il que nous ne naissons pas pauvres mais dans la pauvreté ? Je suis pessimiste quant à la capacité de la communauté internationale à changer tout ça. Mais je suis optimiste quant au potentiel de ces quatre millions de femmes et de jeunes sur notre planète. » 

La femme qui parle s’appelle Hajer Sharief. Au Forum de l’OCDE pour le développement, cette Jeune Ambassadrice et Fondatrice de Coardaid et de Together we build it en Libye, appelle de ses vœux de vraies propositions, de l’action, un suivi. Bref, des changements concrets sur le terrain.

Au fil des interventions, on sent une certaine lassitude face à ce qui se passe, encore trop souvent, sur le terrain. Des ONG déboulent sur un territoire qu’elles ne connaissent pas et y mènent tambour battant des actions qui ne sont parfois que de pâles imitations d’initiatives locales. Au bout de six mois, si le projet ne fonctionne pas, elles iront voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Les communautés, elles, resteront.

Rula Ghani, première dame d’Afghanistan, met en garde contre ces travers. Il faut enfin passer d’une logique d’assistance à une logique de développement : il est crucial d’impliquer la société civile dans les initiatives de développement. Le développement doit opérer sa mutation.

Victoire Tomégah Dogbé, Ministre du Développement à la base, de l’Artisanat, de la Jeunesse et de l’Emploi des jeunes au Togo propose elle aussi de changer de paradigme. Il faut arrêter de mener des politiques sectorielles qu’on additionne telles un millefeuille. Elles ne forment pas une politique de développement. Il faut d’abord identifier les problèmes et les opportunités.

Quelles sont les contraintes au développement ? C’est précisément l’approche de l’OCDE dans ses études multidimensionnelles. Sidi Tiémoko Touré évoque la fructueuse coopération de son pays avec l’OCDE dans une perspective inclusive. En Côte d’Ivoire, le chômage juvénile, féminin et urbain, est particulièrement important. Seule une approche intégrée peut permettre de le combattre, de même que seule une approche intégrée peut permettre aux jeunes de rejoindre le secteur agricole–qui représente 49% des emplois. Le Ministre de la jeunesse y travaille, avec le ministère de l’agriculture.

Beaucoup reste à faire dans la plupart des pays, au nord comme au sud, pour avoir cette approche intégrée. Katja Iversen, CEO de Women Deliver, s’en amuse avec ironie. « On nous répond : ‘non, nous nous occupons d’éducation. Eux, là-bas, ont le portefeuille de la jeunesse’ ». Elle provoque alors ses interlocuteurs : « pourriez-vous venir tous autour de la même table pour qu’on puisse parler ? ». Pas d’action coordonnée sans dialogue.

Et ce dialogue doit prendre en compte les besoins des personnes, et notamment des femmes, des jeunes. Quels sont-ils tout au cours de leur vie ? Comment faire en sorte que la jeune vendeuse de beignets de Côte d’Ivoire puisse se projeter au-delà de sa lutte quotidienne pour survivre ? Un système de protection sociale–durable et inclusif–est bien sûr crucial, comme le rappelle l’OCDE.

Mais au départ, il y a, souligne Katja Iversen, un élément fondamental, pour toutes les femmes des pays en développement : la possibilité de disposer de leur corps. Ce combat reste toujours fragile, partout dans le monde.

Il s’agit d’éduquer les femmes, qu’elles puissent avoir des enfants quand elles le souhaitent et choisir leur avenir. Comme le rappelle Gabriela Ramos, quelques années de relâchement au Mexique–avant de redresser la barre–et le nombre de grossesses chez les jeunes filles a été multiplié par cinq. Ces questions demandent beaucoup de constance et elles ont un impact sur la vie des femmes, des jeunes et de nos sociétés pendant des décennies.

D’ailleurs, ces questions de parité, de « gender » (mot intraduisible dans bien des langues, comme le rappelle la première dame d’Afghanistan) sont l’affaire de tous, y compris des hommes. Noella Muhamiriza, Girl Ambassador for Peace, Global Network of Women Peacebuilders, le ressent chaque fois qu’elle retourne dans son pays, la République démocratique du Congo. Une femme qui fait porter sa voix est perçue comme une menace. Pour faire fructifier l’éducation des filles et avancer, il est essentiel d’éduquer également les garçons. Et il n’est pas question ici d’un séminaire optionnel sur les questions de genre, mais bien de cours obligatoires, à l’école, pour tous. Il faut combattre des stéréotypes qui apparaissent très tôt et coûtent cher aux femmes et à la société.

Car on le sait : investir dans les femmes, c’est bien investir. Toutes les études le montrent. Que ce soit sur le plan économique, pour la subsistance de la famille, de la communauté, de la société ou que ce soit pour sortir des situations de conflits et promouvoir la paix. A ce propos, Hajer Sharief met en garde contre une romantisation de la femme, si fragile et si douce, qui œuvre par nature pour la paix mais serait un petit être incapable de participer à des discussions et à l’élaboration de stratégies de développement.

Car c’est bien là le point d’achoppement et peut-être aussi l’un des plus grands leviers encore inexploités. Pourquoi ne pas donner la parole aux femmes et aux jeunes dans les enceintes où les décisions qui les concernent sont prises ? Si on veut passer du top down au bottom up, il faut aussi intégrer les diverses voix de la société. Le dialogue doit inclure les femmes et les jeunes, au sein de la société civile et ailleurs–secteur privé, fondations, organisations gouvernementales etc.

L’OCDE est ouverte au dialogue et met son approche, comparative et internationale, au service de tous. Tandis que la poussière retombe suite au Forum sur le développement, n’oublions pas les appels qui y ont été lancés.

N’oublions pas Awa Caba, Co-fondatrice et Présidente Directrice Générale de SOORETUL au Sénégal. L’une des figures de proue de l’Afrique 3.0, elle a créé une plateforme numérique qui permet à 2500 femmes de commercialiser leurs produits agroalimentaires. Au lieu d’opposer les jeunes urbains et ruraux, elle voit leur complémentarité : un vrai savoir-faire agricole d’un côté, de nouvelles compétences techniques de l’autre. Elle voudrait maintenant mettre en place une plateforme au niveau du continent. Mais comme tous les entrepreneurs, elle a besoin d’avoir accès à des financements.

Toujours dans la veine de l’innovation et de la jeunesse, la Princesse Abze Djigma du Burkina Faso donne accès à l’énergie aux femmes, enfants et petites entreprises (Mama-light). Son programme est considéré par les Nations Unies comme une des 14 solutions les plus innovantes pour atteindre les Objectifs du développement durable. Initiatrice du Global Expertise Hub for the Informal Sector, elle voit dans le potentiel de la technologie et le dynamisme du secteur privé de sérieuses raisons d’espérer… et de payer des impôts–afin d’initier un cercle de développement vertueux.

Victoire Tomégah Dogbé souligne avec beaucoup de bon sens qu’« en Afrique, on consomme du pain fabriqué avec de la farine de blé importée. Pourquoi ne pas réfléchir à utiliser le manioc pour pouvoir développer cette chaîne de valeur ? » Le Nigéria l’a fait, entraînant une baisse du prix du pain de 40%. L’Afrique ne produit-elle pas près de 47% (81 millions de tonnes) de la production mondiale de manioc ?

Ahmed Badr, lui, connaît deux mondes. Réfugié, il est passé, à neuf ans, de l’Irak aux États-Unis. Étudiant, il comprend le pouvoir du story telling et crée une association pour célébrer la poésie et l’art de réfugiés de 13 pays. A ceux qui lui demandaient « Euh, mais du coup, tu as le temps de faire des trucs de jeunes ? », il repense avec détermination : « les jeunes vont changer les choses–et l’OCDE peut nourrir le dialogue avec eux ». Il a maintenant créé un site pour changer la perception des réfugiés, avec un autre réfugié, syrien, lui. « Aujourd’hui, » dit-il, « avec les nouvelles technologies, n’importe qui peut créer un site pour faire avancer sa communauté, une cause, pour informer, discuter. »

Changer. Ibrahima Coulibaly, Président de la Coordination nationale des organisations paysannes au Mali met en garde contre le statut quo, qui est intenable. Il appelle à plus d’intégrité. Plus d’intégrité et de développement partagé. Rula Ghani lance un avertissement : « si les jeunes ne peuvent vivre qu’en mode de survie dans le monde, s’ils embrassent des idées radicales et violentes pour s’en sortir, s’ils sont prêts à tuer ou voler pour survivre, alors nous aurons perdu ». Tous.

Liens et références

A Princess's Plan to Bring Light to the 620 Million Africans Without Power

Et si « la Baguette française » devenait africaine grâce au manioc?

Forum mondial de l’OCDE sur le développement 2018 : Le pouvoir de 4 milliards de personnes - Les femmes et la jeunesse, acteurs du changement

Gender equality and development

Gender equality and women’s empowerment in fragile and conflict-affected situations

Initiatives to Mobilize the Private Sector for Development (Annex A. Expertise hub to empower and upgrade the informal sector)

Investing in women and girls

Multi-dimensional Country Reviews

OCDE (2018), Atteindre l'égalité femmes-hommes : Un combat difficile, Éditions OCDE, Paris.

DAC Network on Gender Equality (GENDERNET): Practical Tools and Guidelines

Programme de l’UE sur les Systèmes de Protection Sociale

Women for peace

©L’Observateur de l’OCDE, août 2018