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Développement : Les faits, ou l’enseignement d’Hans Rosling

Je me suis souvent demandé comment démontrer au mieux l’impact de nos efforts combinés pour éradiquer la pauvreté. Ayant travaillé moi-même sur les questions de développement depuis des années, j’ai pu constater les résultats. J’ai écouté des femmes expliquer en quoi l’amélioration des soins maternels a embelli leur vie de famille, et vu des jeunes chômeurs devenir, grâce à l’accès aux services financiers, des entrepreneurs, désormais employeurs. Nous avons tous des exemples de réussite, mais manquons parfois d’éléments concrets, de faits, de données. Confrontées au scepticisme, ces histoires sont reléguées au rang d’anecdotes sans grande valeur.

Il est indispensable de disposer de données solides pour prouver les progrès accomplis vers la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies. La révolution des données est en marche : les données massives combinées aux données ouvertes et aux technologies de l’information en rapide expansion vont formidablement accélérer nos connaissances et notre compréhension. Mais quid des pays les moins avancés ou en proie au conflit, pâtissant d’immenses déficits de données ou de données de très mauvaise qualité ?

Si de nombreux membres du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE aident à la collecte et au traitement des statistiques dans les pays en développement, beaucoup reste à faire. Les pays donneurs du CAD ne font qu’effleurer le potentiel des données massives pour la coopération pour le développement.

La thématique de la dernière édition du rapport, « Données et développement », est importante et opportune. Nous devons absolument investir davantage dans les données. Le Programme de développement durable à l’horizon 2030 nécessite des données concrètes et des chiffres afin de savoir ce qui fonctionne ou pas. Nous avons tous besoin de statistiques pour donner à voir les réussites et les échecs en matière de développement.

En outre, j’aime à penser qu’en mettant l’accent sur les données à l’appui du développement, nous rendons hommage à Hans Rosling*, professeur et statisticien légendaire. Hélas, M. Rosling est décédé au début de l’année. Personne n’a mieux que lui montré l’importance de combiner des séries de données afin de faire apparaître de nouveaux éclairages. Personne n’a mieux que lui su donner vie aux statistiques. J’ai eu la chance de discuter avec lui de questions de développement. Il parlait sans détour : « Pourquoi dépenser tant d’argent avec ces programmes pour les droits de l’homme et la démocratie, alors que vous n’avez aucune donnée démontrant qu’ils fonctionnent ? ». Il affirmait que nous devrions investir davantage dans la santé maternelle et infantile parce qu’il pouvait avancer les données prouvant que ces mesures présentaient le meilleur retour sur investissement. Il a également su se montrer encourageant et constructif lorsque la Suède s’est lancée dans l’aventure des données ouvertes (néanmoins, il pensait que nous aurions dû davantage ventiler les coûts).

Hans Rosling délivrait un message des plus poignants, à mon sens à la fois très vrai et très facile à oublier : « Ce que vous pensez savoir pourrait être faux, car le monde est en constante évolution. Vérifiez les données ! » Nous avons tous tendance à nous en tenir à ce que nous savons, à rechercher des informations qui confirment nos croyances. Les données servent donc d’examen objectif, car les chiffres ne mentent pas. Depuis deux ans, nous mettons en œuvre l’un des programmes de développement les plus courageux et ambitieux jamais entrepris. Nous éradiquerons l’extrême pauvreté et, simultanément, stopperons le changement climatique et la perte de biodiversité, afin que les hommes et la nature puissent trouver un nouvel équilibre. Pour nous en assurer, nous avons défini plus de 200 indicateurs pour suivre les progrès dans chaque pays, même si beaucoup de ces données nous font encore défaut aujourd’hui.

Nous devons donc continuer de moderniser et d’améliorer les statistiques de l’aide et les données sur le financement du développement durable. Nous devons aussi, au besoin, renforcer notre soutien aux capacités statistiques et mieux exploiter les données sur les résultats au service de l’action publique et de l’information des citoyens. D’après mon expérience, le plus difficile sera de mobiliser davantage d’investissements pour renforcer les capacités statistiques des pays partenaires. Les donneurs savent que c’est important, mais les ONG ne pressent pas les pouvoirs publics d’y consacrer des sommes plus conséquentes ; ce n’est pas non plus un effort qui vaudrait aux ministres l’attention des médias.

Le défi est grand, mais les opportunités et les gains plus encore. Avec des données plus nombreuses et de meilleure qualité, nous pourrons attester des progrès tellement nécessaires qu’accomplissent filles, garçons, femmes et hommes à travers le monde ; prendre des décisions meilleures et plus éclairées sur la manière d’aider les familles qui se battent pour une vie décente ; et nous rapprocher de ce qu’Ola Rosling, fils d’Hans Rosling, appelle un monde de « factfulness », c’est-à-dire où les opinions, si passionnément portées et formulées soient-elles, sont étayées par des faits.

* Hans Rosling était un médecin, théoricien, statisticien et conférencier suédois. Professeur en santé internationale au Karolinska Institutet, il était cofondateur et président de la Gapminder Foundation, qui promeut l’utilisation de données pour comprendre le développement mondial. Hans Rosling est décédé le 7 février 2017, à l’âge de 68 ans.

Références

OCDE (2017), Coopération pour le développement 2017 : Données et développement, Éditions OCDE, Paris, http://dx.doi.org/10.1787/dcr-2017-fr.

Voir www.gapminder.org.

©L'Observateur de l'OCDE n°312 T4 2017