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Eurasie : investir pour l’avenir

Après une période prolongée de croissance relativement forte, les pays d’Eurasie ont subi récemment une série de puissants chocs économiques externes*. La baisse des cours mondiaux des produits de base, la récession en Russie, la croissance modérée en Chine et les perspectives économiques dégradées dans de nombreuses économies d’Europe de l’Ouest ont toutes durement touché l’Eurasie. Le PIB global de la région a reculé en 2015 pour la deuxième fois seulement en deux décennies (la première remontant à 2009), et la croissance a été faible en 2016, selon les estimations du Fonds monétaire international, avec des accélérations enregistrées dans quelques pays, compensées par les fléchissements observés ailleurs. La reprise semble s’être poursuivie en 2017, mais elle est inégale et modeste au mieux, et le taux de croissance est nettement inférieur à ceux atteints au cours des années 2000.

Les exportateurs de pétrole et de métaux ont naturellement été les plus durement touchés par la fin du boom des produits de base, mais, étonnamment peut-être, les économies eurasiennes relativement pauvres en ressources naturelles ont également souffert. Nombre d’entre elles sont fortement tributaires des échanges avec les exportateurs de pétrole, en particulier la Russie, ainsi que des envois de fonds des émigrés travaillant dans ces pays. En outre, le conflit en Ukraine, qui a eu un coût énorme pour ce pays, a également affecté le reste de l’Eurasie, essentiellement en raison de l’impact des sanctions occidentales et des mesures prises en réaction par la Russie sur les flux commerciaux, ainsi que de l’effet de l’incertitude accrue sur l’investissement.

Ces évolutions ont nettement mis en évidence les facteurs de vulnérabilité structurels des économies eurasiennes. La plupart ont une structure d’exportation relativement concentrée, notamment en termes de biens exportés mais aussi, bien souvent, parce qu’elles dépendent fortement de quelques marchés d’exportation clés. Dans différents pays eurasiens, les hydrocarbures et les métaux représentent 80 % à 90 % des exportations, et la plupart du reste des exportations est largement tributaire de produits agricoles très peu transformés, voire pas du tout. En outre, les données disponibles laissent à penser que pour la plupart des pays eurasiens, la part des produits de base dans les exportations avait augmenté au cours des années antérieures au ralentissement actuel.

L’impératif de diversification

Le problème n’est pas nouveau : la diversification économique occupe une place importante parmi les priorités de la région depuis bien plus d’une décennie, en particulier dans les économies exportatrices de pétrole. Il était largement admis, même pendant les années de forte expansion antérieures à la crise financière mondiale de 2008, qu’une croissance soutenue à long terme exigerait une transition vers une croissance davantage tirée par l’investissement et l’innovation. Le ralentissement qui a suivi la crise – avant même les chocs de 2014 – a semblé confirmer que les modèles de croissance de la décennie précédente atteignaient leurs limites. En fait, nos calculs montrent que le PIB global de l’Eurasie a augmenté de plus de 8,5 % par an entre 2000 et 2008, mais de 5,1 % seulement au cours de la période de reprise de 2010-2013 consécutive à la crise, avant de marquer le pas en 2014-2015.

Lorsqu’ils pensent diversification, les gouvernants tendent fréquemment à réfléchir en termes de secteurs. Cela constitue souvent une source de problèmes, en grande partie parce que les responsables politiques et les fonctionnaires sont rarement les mieux placés pour identifier les tendances à long terme les plus prometteuses sur les marchés de produits.

Une approche plus efficace de la diversification consiste à renforcer les atouts d’un pays – son capital naturel, humain, physique et financier. À première vue, on pourrait penser que les pays n’ont guère de prise sur leur patrimoine naturel, mais en fait, l’action publique joue un rôle considérable à cet égard. Ainsi, les autorités ne peuvent certes pas modifier la qualité ou la composition des sols, mais le potentiel économique de ces ressources dépend de facteurs législatifs et réglementaires, ainsi que des infrastructures matérielles et des capacités technologiques – d’où l’importance de la refonte actuelle par le Kazakhstan de son code minier ou des efforts déployés par l’Ukraine pour faire avancer sa réforme foncière. Et des réformes de la politique et de la gouvernance de l’eau dans des États d’Asie centrale comme le Tadjikistan pourraient étayer à la fois la croissance économique et la viabilité environnementale à long terme.

Les avantages d’une productivité plus forte et d’une croissance inclusive

Réduire les facteurs de vulnérabilité externes exige cependant davantage qu’une diversification des activités productives ou des exportations. Il est aussi crucial d’améliorer la productivité. Pour que ces pays puissent tirer le meilleur parti des talents de leur population et permettre à la grande majorité de leurs citoyens de mener des carrières productives et enrichissantes, les pays eurasiens doivent investir dans le développement du capital humain. Cela implique aussi de favoriser l’émergence d’activités génératrices d’emplois à plus hauts niveaux de qualification et de productivité. Aujourd’hui, de nombreux pays eurasiens se caractérisent par de fortes disparités de productivité, de revenu et, partant, de bien-être, les emplois à forte productivité étant concentrés dans bien des pays dans quelques secteurs et régions seulement. En l’occurrence, le cas du Kazakhstan est instructif : la valeur ajoutée par travailleur dans le secteur de l’extraction des ressources naturelles est plus de huit fois supérieure à la moyenne nationale, mais il ne représente que 2 % environ de l’emploi total. Par contre, selon nos calculs fondés sur des données officielles, environ 28 % des emplois se trouvent dans des secteurs où la production par travailleur ne représente que 16 % de la moyenne environ. Pour améliorer la productivité et obtenir une croissance inclusive, il faut mettre davantage l’accent sur la poursuite des réformes des systèmes d’enseignement et de formation, qui n’ont guère changé depuis la période communiste dans certains cas.

Une bonne gouvernance pour un bon fonctionnement des marchés

Il faut cependant surtout que les pays eurasiens continuent de consolider leur capital institutionnel, en renforçant la gouvernance publique et l’état de droit, tout en créant de bonnes conditions-cadres pour l’investissement, l’entrepreneuriat et l’innovation. Des régimes réglementaires et fiscaux judicieusement conçus et opérationnels sont cruciaux, de même que la sécurité des droits de propriété, l’équité des conditions de concurrence et l’ouverture des marchés.

La bonne nouvelle, c’est que les gouvernements de la région sont loin d’être inactifs. La contraction de ces deux dernières années a déclenché une nouvelle vague de réformes dans des domaines aussi divers que la réglementation douanière, l’administration fiscale ou la protection des investisseurs. Les aides aux start-up se développent. Mais il faut aller plus loin, en particulier pour créer des conditions propices à la croissance des petites et moyennes entreprises (PME) et des sociétés nouvelles, qui sont les moteurs essentiels de l’innovation, de la création d’emplois et de la diversification.

L’OCDE continue d’aider les pays d’Eurasie à concevoir et mettre en œuvre des réformes de leurs institutions et politiques qui contribueront à renforcer leurs atouts économiques et à les placer sur une trajectoire de croissance durable et inclusive.

* Le terme « Eurasie » désigne les pays participant aux Programme de l’OCDE pour la compétitivité de l’Eurasie, à savoir l’Afghanistan, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Bélarus, la Géorgie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la République de Moldova, la Mongolie, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ukraine.

Des représentants de haut niveau des pays d’Eurasie et de l’OCDE se réuniront à Almaty, au Kazakhstan, du 23 au 25 octobre 2017 pour la quatrième Semaine annuelle de l’OCDE pour l’Eurasie afin d’échanger leurs vues sur le thème « L’ouverture économique, clé d’une prospérité partagée », d’évaluer les progrès accomplis et de débattre des futures priorités de réforme de la région. Pour en savoir plus sur les travaux de l’OCDE avec l’Eurasie : www.oecd.org/eurasia

Références

Fonds monétaire international (2016), Perspectives de l’économie mondiale : Demande modérée – symptômes et remèdes, FMI, Washington D.C..

Agence statistique de la République du Kazakhstan : www.stat.gov.kz

©L'Observateur de l'OCDE n°312 T4 2017