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Tirer le meilleur parti du monde numérique : faire de la fin un moyen

En 1964, l’écrivain Isaac Asimov envisageait la vie 50 ans plus tard : « Même ainsi, l’humanité souffrira gravement du mal de l’ennui […] et je crois même que la psychiatrie sera de très loin la plus importante spécialité médicale en 2014. Les rares chanceux qui pourront avoir un métier créatif seront la vraie élite de l’humanité, car eux seuls feront davantage qu’être au service d’une machine. »

Afin de tirer le maximum d’une culture mise « au service d’une machine », nous devrions exploiter les éclairages des neurosciences pour élaborer des stratégies commerciales et éducatives où la vraie individualité et la sagacité personnelle peuvent s’épanouir : cet objectif de créativité devrait être non pas un résultat réservé à une élite, mais une attente réaliste pour tous les citoyens du XXIe siècle.

L’être humain est l’espèce sur terre qui occupe le plus de niches écologiques car son cerveau présente une aptitude supérieure à celle des autres animaux à s’adapter à l’environnement. Après la naissance, le cerveau humain s’individualise fortement en développant des configurations uniques de connexions entre les cellules cérébrales, caractéristiques de sa croissance, qui le personnalisent en un « esprit » dialoguant constamment avec l’environnement.

En nous permettant, par des moyens inédits, d’appréhender au niveau même du cerveau physique la façon dont nous ressentons et pensons, les neurosciences peuvent nous fournir des informations précieuses. Si nous nous acheminons en effet vers davantage d’années de vie en bonne santé que nous n’en avons jamais connues, nous devons comprendre, par exemple, l’efficacité supposée de la conscience au niveau du cerveau physique et les menaces possibles du monde numérique pour les émotions et le bien-être : courte durée d’attention, compétences relationnelles médiocres et sens fragile de l’identité. Nous pourrons ensuite tracer les voies à suivre pour donner à chaque individu l’occasion de réaliser pleinement son potentiel.

Nous vivons dans un monde dans lequel les personnes cherchent des profils sur les réseaux sociaux mondiaux, un monde d’opinions et de pensées immédiates lues par d’autres dans un flux virtuel de conscience, un monde en deux dimensions, l’ouïe et la vue, qui pourtant offre des informations instantanées, des identités connectées, une confidentialité diminuée et des expériences en temps réel si marquantes qu’elles concurrencent et dépassent celles du monde réel à trois dimensions et cinq sens. Cette nouvelle culture, ce nouveau mode de vie sont sans précédent et, par là même, ont inévitablement des effets inédits sur le cerveau humain.

Aujourd’hui, les technologies numériques impactent chaque aspect de notre vie professionnelle et privée, qu’il s’agisse des biens et services, de la gestion de l’assurance et du risque, des médias, du leadership, de l’éducation et, en définitive, de l’élaboration de la plupart des politiques nationales et internationales. Cependant, les sites de réseaux sociaux pourraient avoir commencé à transformer la perception que nous avons de notre identité et de nos relations avec les autres. Les jeux vidéo pourraient avoir un effet sur notre attention, notre agressivité, voire nos addictions. Les moteurs de recherche pourraient modifier la façon dont nous apprenons et distinguons l’information du savoir.

Comment notre culture et notre mode de vie s’adapteront-ils à cette prévalence des caractéristiques discutables d’une mentalité de l’écran, avide de sensations, impatiente et réduite à des cadres de référence limités ?

Mon hypothèse est que l’adaptation individuelle prendra la forme d’un scénario à caractère plus enfantin, peuplé d’événements, de personnages et d’images littéraux et simplifiés, qui met au premier plan l’expérience directe et immédiate, par exemple le monde de Pokemon Go. Comment, dès lors, la culture et un nouveau type d’environnement pourraient-ils développer un sens accru de l’individualité et de la réflexion ainsi que la faculté d’établir des connexions, d’associer les idées, par des moyens nouveaux que les esprits actuels, plus immergés dans le numérique, pourraient trouver difficiles à appréhender ?

Le monde numérique est sans doute pour beaucoup une fin en soi, ouvrant sur une vie parallèle qui supplante celle du monde réel, et à laquelle de nombreuses personnes choisiront de consacrer leur temps et leur argent. Mais comment transformer cet environnement numérique puissant en moyen d’atteindre une fin plus satisfaisante ? Pour tirer le maximum d’une culture mise « au service d’une machine », il nous faut susciter la créativité et l’inspiration de tous, dans les sciences sociales comme dans les sciences dures. Cette vision peut sembler pour l’instant un rêve irréaliste et, de fait, il pourrait falloir une génération pour qu’elle se manifeste, mais si nous désirons son émergence, nous devons commencer dès maintenant à concevoir un environnement et des stratégies éducatives propres à réunir les fragments d’information éparpillés sur des écrans en un système interconnecté de savoir. Ce n’est que si nous recomposons les puzzles pour élaborer des cadres conceptuels cohérents que la pensée originale et la clairvoyance personnelle pourront émerger et prospérer.

Voir le site de la baronne Greenfield sur www.susangreenfield.com

© L'Annuel de l'OCDE 2017