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La curiosité, une qualité indispensable

Des compétences sans cesse renouvelées et la passion d’apprendre sont indispensables dans l’économie mondiale du savoir. Réussir dans ce contexte requiert plusieurs qualités.

Dans son numéro de février 1950, la revue Popular Mechanics prédisait que de nos jours, nous mangerions tous des aliments à base de sciure de bois, nettoierions l’intérieur de nos maisons totalement imperméables au tuyau d’arrosage et contrôlerions la météo. L’auteur se trompait. Pourtant, s’il est généralement difficile de prévoir l’avenir avec précision, il est souvent possible d’en distinguer les contours. En particulier, on peut identifier les compétences qui seront déterminantes au cours des prochaines décennies en observant les tendances du marché mondial. En 1962, dans les premiers numéros de L’Observateur de l’OCDE, les experts estimaient qu’il faudrait à l’avenir renforcer les compétences liées à un monde de plus en plus axé sur la technologie. Ce type d’anticipations permet aux enseignants, ainsi qu’à leurs partenaires du secteur privé, de l’administration publique et de la société civile, de coopérer afin de préparer les générations futures à des carrières réussies et intéressantes.

En cartographiant le chemin à parcourir, on s’aperçoit que les établissements d’enseignement comme les individus devront être assez souples pour répondre rapidement aux évolutions du marché, en adaptant leurs politiques, leurs programmes et leurs ressources aux conditions présentes et à venir. Ce n’est pas chose facile, les institutions étant souvent lentes à évoluer. Ce que nous apprenons, et pourquoi nous l’apprenons, reflètent les valeurs fondamentales de nos sociétés. C’est à nous de façonner le monde auquel nous aspirons, alors même que nous réagissons aux évolutions du marché. C’est ce qu’exprime implicitement Peter Drucker lorsqu’il dit que « la meilleure façon de prédire l’avenir, c’est de le créer ».

Il est assez facile d’acquérir de nouvelles compétences, mais il est plus difficile d’acquérir les bonnes compétences et de les mettre en pratique. Acquises sans sagesse, elles n’offrent aucune garantie de succès, et peuvent même produire l’effet inverse. Certes, la sagesse est un concept assez flou. J’entends par là l’habitude de cultiver la connaissance de soi, l’humilité et une vision à long terme ancrée dans des valeurs éthiques stables. Cet état d’esprit – qui constitue une compétence en soi – a pour finalité une action qui « donne la priorité à l’humain » et fait naître une société plus harmonieuse et plus prospère. Le marché est le principal moteur dont nous disposons pour atteindre cet objectif à grande échelle, c’est pourquoi les compétences que nous choisissons de développer à cette fin sont si importantes.

Considérons les compétences comme une pyramide, ainsi que l’ont fait dans leurs travaux mes collègues de l’INSEAD, Bruno Lanvin et Nils Fonstad. On trouve à sa base la lecture, l’écriture et les compétences fondamentales, comme les mathématiques, les sciences et les TI. Au-dessus se trouvent les compétences liées à l’exercice d’une profession, puis, au sommet, on trouve les compétences phares de l’économie mondiale du savoir, comme celles qui permettent de diriger des équipes virtuelles et multiculturelles. Toutes ces compétences sont essentielles et liées entre elles, même si nous nous intéresserons ici au sommet de la pyramide.

Nous assistons aujourd’hui, dans de nombreuses régions du monde, à un abandon progressif du capitalisme traditionnel au profit d’un « entrepreneurialisme » accru. La mondialisation et le progrès technologique, qui contribuent largement à cette évolution, vont continuer à s’accélérer, nous obligeant à apprendre et à réapprendre pour pouvoir rester dans la course. Compte tenu de la complexité du marché mondial, en particulier dans l’économie du savoir avec ses outils informatiques, le développement du capital humain sera le moteur des progrès de ce siècle, comme la vapeur a propulsé la Révolution industrielle. Réussir dans ce contexte requiert plusieurs qualités.

D’abord, il faut avoir une intelligence interdisciplinaire. La capacité à synthétiser et intégrer des informations disparates, en travaillant avec des collègues de tous horizons, sera cruciale. Il faudra compléter sa propre spécialisation en acquérant une connaissance pratique de disciplines connexes ou voisines. Prenons l’Internet : prouesse technologique au départ, il est devenu ce qu’il est aujourd’hui grâce aux contributions de nombreuses personnes, des linguistes aux neuroscientifiques. De fait, la technologie numérique montre bien l’importance de la pluridisciplinarité : en plus de bien diriger les personnes, les responsables doivent maîtriser les technologies, puisqu’elles vont rester au coeur de la conception organisationnelle, de la communication, de la gestion du capital humain et du processus décisionnel.

Autre facteur : la diversité culturelle. Un marché international exige des individus capables de se fondre dans de nombreux contextes culturels, à l’instar d’un caméléon. Pour réussir au mieux, les dirigeants doivent comprendre des parties prenantes de tous horizons, tout en tirant parti des divers points de vue de leurs équipes. Les écoles, en particulier les écoles de commerce, peuvent accroître leur valeur en développant les compétences liées à la diversité. À l’INSEAD, la dimension internationale et la diversité culturelle sont au coeur de nos recherches et de notre enseignement depuis plus de 50 ans. Cela nous a conduits à créer des campus complets à Singapour et à Abou Dhabi, en plus de notre campus originel de Fontainebleau. Ces valeurs sous-tendent nos campus, et confortent notre objectif de réunir des idées et des individus d’horizons variés pour transformer les organisations.

Une curiosité inlassable est également nécessaire. Dans un monde qui se réinvente en permanence, seuls les curieux réussiront. Les personnes désireuses d’apprendre tout au long de leur vie s’adapteront aux évolutions et seront à l’avant-garde de la création de valeur. Dans ses travaux sur l’innovation et l’entrepreneuriat, Hal Gregersen, professeur à l’INSEAD, a défini cinq compétences fondamentales nécessaires à ce qu’il appelle la découverte « perturbatrice » : savoir associer, remettre en cause, observer, expérimenter et collaborer. Il a découvert que les personnes les plus inventives reliaient différents domaines de connaissances et idées, cherchaient à connaître d’autres points de vue et questionnaient inlassablement pour préciser leurs idées et vérifier leur validité. Le défi pour les établissements d’enseignement consiste à transmettre cette curiosité constante, ainsi qu’à fournir les ressources pour la nourrir. L’INSEAD le fait de bien des façons, notamment en coopérant avec les secteurs public et privé. Ces relations attirent des dirigeants sur nos campus et dans nos programmes, et garantissent l’actualité et la pertinence de nos cours. Cette pratique nous permet, en retour, de transmettre des compétences de leadership global et de former des diplômés capables d’occuper des rôles de premier plan.

Enfin, viennent l’humilité et le respect – des autres, de la société et de la planète. Pour ceux qui veulent améliorer les choses, une véritable intelligence éthique sera aussi indispensable que l’intelligence analytique et psychologique. Toutes ces qualités réunies forment un état d’esprit général mêlant analyse et sagesse. Les compétences sont une condition préalable à de bons emplois qui soutiennent l’économie. Mais il ne faut pas négliger d’autres facteurs. L’évolution démographique, notamment en Europe et au Japon, entraîne des difficultés sur le marché du travail, où les jeunes sont moins nombreux pour compenser les départs à la retraite. Les retraités vivent plus longtemps, grâce aux innovations médicales et sociales, mais cela constitue un enjeu économique qui requiert des politiques rigoureuses. Certaines propositions, comme l’allongement de la durée du travail, sont contestées car considérées comme injustes. Cette situation souligne la nécessité d’un effort institutionnel concerté sur l’apprentissage tout au long de la vie, alors même que les individus prennent conscience qu’ils devront étoffer leurs compétences pour accompagner des carrières plus longues.

L’OCDE, comme l’INSEAD, est aux avant-postes sur ces questions. En tentant d’y répondre et en faisant notre possible pour anticiper les grandes orientations futures, nous pouvons réduire les « déficits de compétences », accroître le potentiel humain et renforcer nos fondations économiques et sociales.

Références

Kaempffert, W. (1950), « In the Next Fifty Years », Popular Mechanics, Hearst Magazines, Harlan, Iowa.

Fonstad, N.O, et B. Lanvin (2010), « Economic Tigers: Sustaining the Roar », INSEAD eLab Skills Report.

Gregersen, H., J. Dyer et C. M. Christensen (2011), The Innovator’s DNA: Mastering the Five Skills of Disruptive Innovators, Harvard Business Review Press, Harvard.

Voir www.insead.edu

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012