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Voler de ses propres ailes

Le 7 avril 2010, un avion léger d’une étonnante envergure décollait d’un petit aérodrome dans le canton de Vaud, en Suisse. Après une heure et demie de vol, il atteignait 1 200 mètres d’altitude et enchaînait virages, approches et atterrissages. Contrairement à la légende d’Icare, au lieu de fondre au soleil, ses ailes en captaient l’énergie, alimentant les moteurs de l’avion. Nous avons rencontré Bertrand Piccard, l’un des concepteurs et pilotes de cet avion, le Solar Impulse HB-SIA.

L’Observateur de l’OCDE : Le solaire est-il vraiment une solution envisageable pour le transport aérien, entre autres ?

Bertrand Piccard : Solar Impulse veut démontrer le potentiel des technologies renouvelables et des techniques actuelles d’économies d’énergie. Nos technologies ont rapidement été adoptées pour des plateformes de télécommunication de haute altitude fonctionnant à l’énergie solaire, par exemple, mais en matière de transport aérien, la réponse est plus délicate. Souvenez-vous : lorsque Lindbergh a traversé l’Atlantique en 1927, il était seul dans un avion dont le reste de la cargaison était de l’essence. Il a décollé avec 2 000 litres d’essence ! Nos batteries pèsent 400 kg, soit 25 % du poids total de l’avion. À l’époque, personne n’aurait pu imaginer que des centaines de personnes traverseraient l’océan en avion quelques années plus tard. Aujourd’hui, le Solar Impulse peut transporter un pilote et 400 kilos de batteries. Qu’en serat- il à l’avenir ? Je l’ignore, mais il est clair que l’aéronautique devra évoluer pour faire face aux problèmes écologiques et à la hausse des prix du carburant.

Quels obstacles à l’innovation rencontrez-vous ?

Dès le début, nous savions que, pour pouvoir voler nuit et jour grâce à la seule énergie solaire, au point de pouvoir faire le tour du monde, l’avion devrait être très grand (200 m2) afin d’y intégrer suffisamment de cellules solaires pour récolter la quantité d’énergie indispensable. Mais il nous fallait aussi construire un appareil ultra léger (1 600 kg) pour économiser un maximum d’énergie. Chaque watt et chaque gramme comptait ! Nous devions repousser les limites des technologies actuelles sur tous les fronts. Le résultat est époustouflant. L’avion possède l’envergure d’un Airbus 340 (63,4 mètres), il ne pèse pas plus qu’une voiture moyenne (1 600 kg), et sa puissance est celle d’une petite moto (4 moteurs électriques de 10 CV).

Solar Impulse se veut l’emblème de ce que l’on peut accomplir avec les énergies renouvelables. Nous voulons inciter le plus de monde possible à utiliser les énergies renouvelables et les technologies propres au quotidien. Si un avion est capable de voler nuit et jour sans carburant, uniquement grâce à l’énergie solaire, que personne ne prétende qu’il est impossible d’en faire de même pour des véhicules à moteur, des appareils de chauffage, des climatiseurs ou des ordinateurs. Ce projet nous permet de montrer qu’un esprit pionnier et une vision politique peuvent changer la société et vaincre notre dépendance envers les énergies fossiles.

Comment les décideurs politiques peuvent-ils vous faciliter la tâche ?

Si nous voulons moins dépendre des énergies fossiles, nous devons investir massivement dans des technologies qui réduisent notre consommation énergétique et passer rapidement à d’autres sources d’énergie. C’est pourquoi nous avons besoin d’interventions étatiques, sous forme de tarifs d’achat incitatifs, de restrictions légales claires de la consommation d’énergie et de l’obligation d’intégrer les coûts environnementaux au prix de vente de tous les produits. Les décideurs politiques doivent avoir la prévoyance de mettre un terme à notre dangereuse dépendance visà- vis des énergies fossiles : c’est en fait la meilleure manière de stimuler l’économie et l’industrie, de créer des emplois et de mettre de nouveaux produits sur le marché. Les actionnaires eux-mêmes bénéficieraient de la mise en oeuvre de technologies permettant d’économiser l’énergie. Mais les gens ont toujours besoin d’un petit coup de pouce dans la bonne direction, car ils ont peur de faire le premier pas eux-mêmes !

©L'Observateur de l'OCDE N° 279 mai 2010

Voir www.solarimpulse.com